Programme de recherche

élaboré au printemps 2019

L’École critique de Strasbourg pour l’émancipation (Ecse) est un centre de réflexion dont l’action première est la recherche. Association constituée sans affiliation à des partis, des organisations ou des confessions, cette école autonome à vocation transdisciplinaire est ouverte à toutes et à tous à la condition sine qua non de partager les prémisses d’une analyse critique de la société actuelle orientée vers l’émancipation des dispositifs d’oppression et de soumission. S’inscrivant dans la lignée de la Théorie critique de la société élaborée par l’École de Francfort, l’Ecse s’inspire sans exclusive ni dogmatisme de ses différentes moutures ou strates depuis le début de son histoire (Horkheimer, Adorno) jusqu’à présent (Habermas, Honneth) en passant par tous ses collaborateurs (Benjamin, Marcuse, etc.).

Face à la crise des savoirs critiques, il s’agit à présent, comme alors, de contribuer à la refonte d’un cadre théorique d’analyse critique des sociétés humaines qui s’engage dans le sens de l’émancipation des systèmes de soumission tout en prêtant gare à la dialectique des Lumières qui opère en sens inverse en instrumentalisant la rationalité contre son potentiel critique par le fait d’un retournement du projet d’émancipation contre lui-même. L’école critique de Strasbourg poursuit ainsi ce même projet d’élaborer une théorie critique des systèmes de domination, d’exploitation et d’aliénation actuellement hégémoniques dans le monde entier au triple niveau politique, économique et culturel. Pour ce faire, l’école se donne pour objet de comprendre les processus sociopolitiques, socioéconomiques et socioculturels tout comme les ressorts pulsionnels qui sont actifs dans les sociétés contemporaines dans l’objectif d’en dégager le potentiel émancipatoire tout autant que ce qui l’entrave. Cela suppose d’interroger les sociétés actuellement confrontées à la globalisation néolibérale du système capitaliste et productiviste sous plusieurs angles d’analyse qu’il conviendrait d’articuler sans confondre les différents plans, à savoir : le niveau fondamental de leur inscription écologique dans la nature, le plan de leur constitution intrinsèque et celui de leurs relations mutuelles au niveau mondial.

Il se produit sur ces trois plans une dialectique négatrice de l’émancipation dont l’effet dévastateur se fait tout particulièrement sentir au niveau primordial de la crise écologique à multiples facettes qui se révèle à l’heure actuelle : le désir humain de s’émanciper de la nature en la dominant de manière technique a provoqué un processus de destruction de l’écosystème qui résulte du développement unilatéral de la rationalité instrumentale au sein d’un complexe technoscientifique au service de l’appareil de surproduction capitaliste. Comme l’a montré le destin totalitaire du projet d’émancipation socialiste, le retournement d’une rationalité instrumentalisée contre la puissance émancipatoire des savoirs critiques revient, au niveau de la société, à une subversion du projet d’émancipation en programme de soumission. Consciente de ces dangers, l’école critiquede Strasbourg pour l’émancipation articule la perspective d’une émancipation à venir au souci pratique de l’émancipation ici et maintenant. Dans cette optique, l’école se donne pour mission d’élaborer des éléments de réponse aux problèmes qui se posent à ce triple niveau.

1° L’inscription des sociétés contemporaines au sein de la nature se traduit par un processus de destruction du complexe de la vie sur Terre qui, sans commune mesure dans l’histoire, est pour part irréversible (réduction de la biodiversité animale et végétale) et pour part imprévisible (effet de serre). La logique productiviste du développement économique du système capitaliste implique une croissance exponentielle des besoins et des désirs humains au détriment de l’équilibre écologique du milieu de vie qui se voit sacrifié sur l’autel du progrès. Cela pose une question fondamentale :

  • Dans quelle mesure et de quelle manière l’argumentation écologique peut-elle être intégrée au projet d’émancipation sociale ?

Pour y répondre, il conviendrait d’interroger la conceptualité qui permet d’appréhender l’insertion des groupes humains dans la nature et de penser la conjugaison actuelle du programme moderne de domination technique de la nature à un système très effectif d’exploitation des ressources naturelles (minéral, végétal, animal) et de transmutation de la vie humaine (modifier le génome, greffer des organes, changer de visage ou de sexe, etc.) :

  • Quelle corrélation existe-t-il entre le programme pseudo-rationnel d’une maîtrise imaginaire des processus naturels, qui relève d’un fantasme infantile de toute-puissance, et l’effectivité du processus d’extraction et d’extorsion de fonds de la nature mise en œuvre par le système productiviste du capitalisme ? Est-il nécessaire et possible de déconstruire l’optique anthropocentrique pour analyser correctement ce processus ?

2° La problématisation de l’unité de la société s’opère au double niveau de sa constitution fondamentale et de ses divisions principales. Mais il est, en premier lieu, légitime de se demander quel champ recouvre une société moderne qu’on ne peut sans réflexion critique assimiler à ce qu’on appelle l’État-Nation sauf à confondre les sociétés vivantes avec la reconnaissance internationale des États souverains :

  • Faut-il concevoir la forme historiquement déterminée de l’État-Nation comme la réalisation effective de l’unité d’une société ou bien s’agit-il d’une fiction visant à dissimuler des divisions irréductibles ?

Sur cette base problématique, on s’interrogera en second lieu sur la question de savoir si les sociétés reposent sur des constituants fondamentaux qui en garantiraient l’unité, et ce de façon à élucider en particulier le rôle respectif des pôles de l’économie et de la culture, c’est-à-dire du système de production matérielle et de la construction symbolique et/ou imaginaire du réel :

  • Faut-il penser l’économie et la culture dans une relation de subordination de l’une à l’autre, que ce soit dans un sens ou dans l’autre (économisme vs culturalisme), ou bien convient-il d’envisager un rapport d’articulation complémentaire entre ces constituants fondamentaux de toute société ?

En dernier lieu, la question de l’unité de la société se pose au regard de ses divisions dont il faudra se demander s’il en existe une qui soit au fondement des autres. La problématisation de cette question est à mener en corrélation avec une réflexion sur les différents types de divisions principales : en genres sexués, classes sociales, groupe culturels, communautés confessionnelles, etc. En découle la question suivante :

  • Comment une société divisée socio-économiquement et clivée socio-culturellement peut-elle tenir en soi-même et soutenir, en outre, le choc de la globalisation économique et financière ?

Sur le plan culturel, l’ensemble de ces clivages intrasociaux pose avec acuité le problème de savoir si faire société signifie, pour les différents groupes, entrer dans un processus d’intégration uniformisante qui contraint à la dissolution des différences ou s’il est possible d’organiser une forme de complémentarité de la diversité culturelle qui permette de véritables rapports sociaux fondés sur la compréhension mutuelle.

Au niveau propre de l’art, force est de constater que la puissance critique et la valeur de contestation des productions artistiques sont altérées et récupérées par l’industrie culturelle. C’est que la période contemporaine a exacerbé l’opposition de nature entre les produits culturels de masse et le régime singulier de l’œuvre d’art, entre l’uniformisation sociale à l’ère du culturel et l’invention de soi par une culture émancipatrice :

  • L’art n’encourt-il pas le risque d’un affaiblissement irrémédiable, voire d’une désintégration ou bien, au contraire, l’art manifeste-t-il encore et toujours une puissance de résistance au système de production des biens culturels ?

Au niveau spécifique de la communication, la transformation des sociétés actuelles en sociétés de communication de masse est susceptible d’en modifier radicalement le mode de fonctionnement en raison de l’explosion des flux d’informations (en termes de quantité, qualité et rapidité) et de l’exploitation étatique, industrielle et commerciale de ces données :

  • Cette mutation de la société implique-t-elle une augmentation de la liberté d’expression grâce aux réseaux dits sociaux conçus comme de nouveaux mass média ou bien, au contraire, provoque-t-elle une nouvelle forme d’aliénation et de domination médiatique à l’origine d’une société de surveillance généralisée ?

3° Le rapport international entre les sociétés est désormais configuré et même perturbé par le processus de globalisation économique et financière qui détruit économies et cultures locales partout sur la surface de la planète. Le rapport entre les différentes sociétés ne prend pas seulement la forme de relations interétatiques qui sont organisées dans un cadre bilatéral ou multilatéral (ONU, BM, FMI, OMC, OCDE, etc.), ce rapport est aussi et surtout, à un niveau plus fondamental, déterminé par l’opposition entre des multinationales hyperpuissantes et l’ensemble des populations soumises aux impératifs du capital transnational :

  • De quel type sont les rapports entre les sociétés à l’heure de l’hégémonie globalitaire ? Le modèle tiers-mondiste de l’opposition Nord/Sud des années 1960-1970 suffit-il pour caractériser la situation actuelle de domination et d’exploitation des périphéries par les centres de pouvoir du système capitaliste-productiviste ?

Dans ces conditions économiquement déterminantes, les conflits entre les sociétés peuvent engendrer des affrontements militaires, internationaux ou interethniques, au point de pouvoir prendre la forme extrême d’exterminations génocidaires et/ou ethnocidaires. Ces guerres et les conflits dits de basse intensité sont provoqués par des tensions et des antagonismes entre sociétés qui tiennent non seulement à l’opposition de leurs intérêts économiques, mais qui sont également attisés par des différences culturelles que menacent d’anéantir l’hégémonie mondiale d’une culture de masse uniformisante (sur le modèle de la diffusion planétaire de l’american way of life). C’est que la confrontation à d’autres cultures et en particulier à des cultures aspirant à l’hégémonie produit une forme d’aliénation culturelle des populations dominées à laquelle s’opposent différentes formes de résistance ou de réaction identitaire :

  • Quels rôles respectifs jouent dans la constitution des antagonismes les dimensions culturelles et confessionnelles par rapport aux conflits d’intérêts économiques et financiers entre sociétés ?

La destruction productiviste de l’environnement naturel des sociétés, l’exploitation capitaliste des « ressources » naturelles et humaines, les guerres en tout genre génèrent un peu partout dans le monde des vagues de migrations humaines qui invitent à un diagnostic lucide de la situation :

  • Le monde est-il en gestation d’une société mondiale ouverte aux échanges interculturels dont le modèle supranational serait fourni par une forme inédite de cosmopolitisme, voire une nouvelle espèce d’internationalisme, ou bien ce monde divisé est-il en proie au schéma culturaliste d’une juxtaposition de nationalismes xénophobes et de sociétés multiculturelles elles-mêmes clivées par la coexistence potentiellement polémique de communautarismes identitaires ?

*

L’École critique de Strasbourg pour l’émancipation entend, à ce triple niveau, engager à nouveaux frais une réflexion critique sur le modèle de société émancipée qu’il s’agit de penser.

1° Dans les conditions du danger encouru par la vie sur Terre, il faut absolument dégager, en premier lieu, une perspective d’émancipation qui propose de changer de paradigme pour appréhender le rapport à la nature :

  • Le schéma du développement durable étant prisonnier du fantasme d’une croissance illimitée, ne faut-il pas lui opposer la perspective d’une décroissance équitable des activités productivistes ?

2° Dans les conditions de la mutation actuelle des sociétés confrontées à la globalisation, il faut dégager, en second lieu, une perspective d’émancipation sociale qui permette d’articuler une politique d’autonomie politique, une économie solidaire à réinventer et une culture émancipatrice dans laquelle l’art joue un rôle majeur :

  • Faut-il concevoir l’émancipation comme un idéal à venir qui n’est pas encore effectivement en gestation dans les luttes actuelles ou comme un processus déjà en cours de réalisation dans les mouvements de résistance aux systèmes de soumission ?
  • Les formes d’action doivent-elles se focaliser sur des objectifs locaux au risque de provoquer une fragmentation des luttes, voire leur atomisation, ou bien dénoncer abstraitement le système global sans articuler cette protestation à la multiplicité des luttes locales ?

3° Dans le contexte de la globalisation néolibérale qui soumet les relations entre peuples ou nations aux exigences du capital, il faut, en dernier lieu, dégager une perspective d’émancipation qui propose aux sociétés une réplique crédible :

  • L’émancipation de la globalisation implique-t-elle un retour protectionniste au cadre national conçu de manière nationaliste ou bien faut-il revaloriser les dimensions locales, nationales, inter-nationales, régionales et même continentales des sociétés tout en créant des formes inédites de fédéralisme ?

Au vu des errances d’un projet d’émancipation qui s’est historiquement abîmé dans un programme de domination, l’École critique de Strasbourg entend conduire cette réflexion de manière autocritique : il lui faut non seulement éviter de sombrer dans le mythe de l’émancipation totale et définitive, mais encore déconstruire les fables d’une émancipation qui viserait la réconciliation finale de toutes et de tous dans une société sans attaches, ni appartenances (sans États, nations, peuples, classes, familles, confessions, cultures, territoires, etc.) C’est la condition sine qua non pour promouvoir une pensée critique de l’émancipation.